Georges Perec passe sa petite enfance au 24 rue Vilin, dans le quartier de Belleville, où sa mère, Cyrla, tient un petit salon de coiffure jusqu'en 1941. Ses parents sont des immigrés juifs polonais. Son père, Icek Judko, s’engage dès le début de la guerre et meurt d’ « un obus perdu » en 1940. Au printemps 1942, profitant d’un convoi de la Croix-Rouge, la mère de Georges l’envoie en zone libre, à Villard-de-Lans où est déjà réfugiée une partie de sa famille paternelle. Il ne reverra jamais sa mère : Arrêtée puis internée en 1943 à Drancy, elle meurt pendant son transfert à Auschwitz. Le voilà orphelin sans le savoir vraiment, sans que ces deux morts ne soient avant longtemps explicitement évoquées. L’enfant, l’adolescent puis le jeune homme se construisent tant bien que mal par-dessus le gouffre secret de ces disparitions, et toute son oeuvre littéraire naîtra de ce désarroi d’orphelin, de cette dislocation psychique.Si l’oeuvre de Perec est toute entière une tragique tentative de reconstruction, elle n’en est pas moins irriguée par le jeu et l’humour, comme si l'enfance n’en finissait pas de vouloir refaire surface et de s’imposer.

Après plusieurs tentatives romanesques qui n’essuyèrent que des refus, paraît en septembre 1965 Les Choses. Ce livre hors norme, qui décrit avec une délicate ironie sa propre génération, trouve tout de suite son public et est couronné du prix Renaudot. L’année suivante paraît Quel petit vélo chromé au fond de la cour ?, qui déconcerte par sa loufoquerie. En 1967, Un Homme qui dort explore un enlisement dans divers états d’absence à la vie. Perec acquiert une certaine notoriété. Difficile de le situer, de l’étiqueter. Il entre alors à l’Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle) et trouve là des interlocuteurs propres à l’encourager dans ses projets de nouveaux agencements narratifs et de jeu avec le matériau même de la langue. En 1969, il publie La Disparition, roman de plus de 300 pages sans la lettre E. On s’aperçut bien plus tard que derrière l’inventivité stylistique se cachait une fable sur la Shoah. A la fin de cette même année, il entreprend la rédaction de W ou le souvenir d’enfance, qui ne trouvera sa forme définitive qu’à sa parution en 1975.

 

Avec l’autorisation de Mesdames les ayants droit

 

Texte disponible aux éditions « Imaginaires » Gallimard

 

Production associée : Piano Pluriel - La jolie Pourpoise

 

Coproduction : Le Moulin du Roc, scène nationale à Niort - L’Agora Pôle National Cirque Boulazac - L’Office Artistique Nouvelle Aquitaine

 

Soutiens : Agence Culturelle Départementale Dordogne Périgord - Conseil départemental de la Dordogne - SPEDIDAM

 

Paru en 1975, W ou le souvenir d’enfance dérouta d’abord le public. Cette singulière autobiographie révolutionnait le genre par l’audace de sa forme et de son propos. Depuis, elle a ses entrées dans les livres de Français du secondaire. C’est grâce à ma fille, qui venait de l’étudier en Khâgne, que j’ai rencontré cette oeuvre majeure. Elle arriva dans ma vie à point nommé, juste après une terrible déflagration qui m’avait laissée en ruines. « Lis cela », me dit-elle.

Touchée au plus profond par ce texte - peut-être parce qu’il était justement le livre d’une reconstruction, de la reconstruction acharnée d’un homme à la recherche de son enfance tranchée par les fracas de l’Histoire, il me fut aussitôt évident et nécessaire de le partager, de le faire entendre.

Le cheminement de l’écriture permet à Georges Perec de reconstituer sa propre histoire et de se rassembler lui-même. « L’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie ». Au geste intime mais universel de la quête de soi, Georges Perec mêle le geste politique qui nous force à la vigilance et nous met face à nos responsabilités.

Dans les années, les mois qui viennent, les derniers rescapés des camps d'extermination nazis vont disparaître. Il est grand temps de renouveler les formes du témoignage pour entretenir les braises de la mémoire. W ou le souvenir d’enfance, par sa

singularité littéraire, sa puissance et sa modernité, constitue une arme de l’âme qui peut contribuer à l'indispensable lutte contre la barbarie, toujours en embuscade.

 

Isabelle Gazonnois, juin 2019